L’ANGOISSE CULPABILISANTE
À elle seule, l’expression « sentiment de… » exprime nettement l’ambiguïté qui entoure l’émotion ressentie.
Avoir le sentiment de, c’est présupposer une pensée, une attitude de l’autre — ou des autres — envers soi-même et ce avec toutes les marges d’erreur que cela implique.
Dès que l’on s’interroge sur un sentiment de culpabilité que nous avons pu ressentir (ou que nous ressentons) nous réalisons sans peine qu’il s’abreuve à une peur, à une angoisse qui, bien qu’indéniable, n’en reste pas moins délicate à identifier avec justesse.
L’angoisse responsable du sentiment de culpabilité semble d’une fidélité navrante : souvent rencontrée dès la plus jeune enfance, elle colle toujours à la peau et au cœur de l’adulte, assassinant sa liberté intérieur à coup de manques répétés et sournois — il s’agit, bien sûr, de l’angoisse de n’être pas aimé !
Dans son ouvrage Malaise dans la civilisation, Freud met directement en relation le sentiment de culpabilité, la notion de Bien et de Mal et l’angoisse devant le retrait de l’amour.
Souvent, le Mal ne consiste nullement en ce qui est nuisible et dangereux pour le Moi, mais au contraire en ce qui lui est souhaitable et lui procure du plaisir. L’Homme est donc bien soumis à une influence extérieure — étrangère à lui-même — qui décrète ce que l’on doit nommer le Bien et le Mal, et comme ce n’est pas son propre sentiment qui l’oriente vers cette discrimination, pour se soumettre malgré tout à cette influence étrangère, il lui faut une raison.
Elle est facile à découvrir dans sa détresse et sa dépendance absolue d’autrui, et l’on ne saurait mieux définir cette « raison » qu’angoisse devant le retrait de l’amour. S’il lui arrive de perdre l’amour de la personne dont il dépend — affectivement — (qu’il s’agisse d’un conjoint, d’un parent, d’un enfant, d’amis, ou même simplement de la communauté sociale dans laquelle l’Homme évolue), il perd du même coup la protection contre toutes sortes de dangers ; et le principal auquel il s’expose est que cette personne toute-puissante lui démontre sa supériorité sous forme de châtiment.
Dès lors, peu importe qu’on ait commis le mal ou qu’on ait eu seulement l’intention de le commettre ; dans un cas comme dans l’autre, le danger ne surgit que dès l’instant où l’autorité (la personne dont nous sommes dépendant affectivement) découvre la chose, et dans les deux cas elle se comporterait semblablement.
On nomme cet état « mauvaise conscience », mais à proprement parler il ne mérite pas ce nom car, à ce stade, le sentiment de culpabilité n’est évidemment qu’angoisse devant la perte de l’amour, qu’angoisse « sociale ». Chez le petit enfant, il ne peut jamais être autre chose ; mais chez beaucoup d’adultes il ne change guère, hormis le fait que c’est la « grande société humaine » qui prend la place du père ou des deux parents.
Aussi, ces adultes ne se permettent, en règle générale, de commettre le mal susceptible de leur procurer un plaisir que s’ils sont certains que « l’autorité » (en l’occurrence la société environnante) n’en saura rien ou ne pourra rien leur faire ; seule la crainte d’être découvert détermine leur angoisse.
L’ANGOISSE CULPABILISANTE DEVANT SON JUGE INTÉRIEUR : le SURMOI
Nous pourrions donc penser qu’il suffit de bien cacher de ce que l’on croit de petites (ou grandes) vilenies pour que le sentiment de culpabilité nous laisse en paix. Mais il n’en est rien. Si l’on peut toujours espérer pouvoir se cacher des autres, il est bien plus difficile de se cacher de soi-même. Le juge le plus intransigeant se trouve à l’intérieur de nous.
Un grand changement intervient dès le moment où l’intériorité est intériorisée, en vertu de l’instauration d’un Surmoi. Alors, les phénomènes de conscience (morale) se trouvent élevées à un autre niveau, et l’on ne devrait parler de conscience et de sentiment de culpabilité qu’une fois ce changement opéré. Dès lors, l’angoisse d’être découvert tombe aussi et la différence entre faire le mal et vouloir le mal s’efface totalement, car rien ne peut rester cacher au Surmoi, pas même des pensées. Toutefois la gravité réelle de la situation a disparu du fait que l’autorité nouvelle, le Surmoi, n’a aucune raison — croyons nous — de maltraiter le Moi auquel il est intimement lié.
LES DEUX ORIGINES DU SENTIMENT DE CULPABILITÉ
Nous connaissons ainsi deux origines au sentiment de culpabilité : l’une est l’angoisse devant l’autorité, et l’autre — postérieure — est l’angoisse devant le Surmoi.
La première contraint l’Homme à renoncer à satisfaire ses désirs. La seconde, étant donné l’impossibilité de cacher au Surmoi la persistance des désirs (soi-disant) défendus, pousse en outre le sujet à se punir.
À l’origine, le renoncement est bien la conséquence de l’angoisse inspirée par l’autorité externe ; on renonce à des satisfactions pour ne pas perdre son amour. Ceci une fois accompli, on est pour ainsi dire quitte envers elle ; il ne devrait alors subsister aucun sentiment de culpabilité.
Mais il en va autrement de l’angoisse devant le Surmoi. Dans ce cas, le renoncement n’apporte pas un secours suffisant, car le désir persiste et ne peut être dissimulé au Surmoi. Un sentiment de faute réussira par conséquent à naître, en dépit du renoncement accompli.
Dès lors, le renoncement à ses désirs, n’exerce plus aucune action pleinement libératrice, l’abstinence n’est plus récompensée par l’assurance de conserver l’amour, et l’on a échangé un malheur extérieur menaçant — perte d’amour de l’autorité extérieure et possible punition de sa part — contre un malheur intérieur continuel, à savoir cet état de tension propre au sentiment de culpabilité.
En conclusion, il convient de rappeler que face à l’angoisse devant le retrait de l’amour (qu’il vienne de l’extérieur — l’Autre — avec la crainte du rejet ; de la société environnante, avec la crainte du jugement de valeur avec mépris, ou du juge intérieur, Surmoi, avec la mésestime de soi et sa conséquence : l’inhibition) et le douloureux sentiment de culpabilité qui en découle, certains peuvent arriver à cultiver une forme d’indifférence, de pseudo détachement, de froideur envers les autres, y compris (et sans doute avant tout) envers ceux qui semblent leur refuser tout amour.
Ce piège menant à l’insensibilité est d’autant plus séduisant comme refuge que, dans notre société actuelle, l’insensibilité est très souvent privilégiée, au détriment de la sensibilité qui elle, est vécue comme faiblesse, déficience, impuissance, dans un monde où les échanges affectifs sont encore trop fréquemment considérés comme une perte de temps.
Il est ainsi éclairant de relire cette parole de Roland Jaccard :
« Derrière ce masque de souveraine indifférence se dissimule toujours un profond sentiment d’insécurité et de mépris de soi. »
Marie de Solemne
© Marie de Solemne

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